La gare d'Ormeignies

La ligne Ath-Blaton dessert une série de communes rurales : Ormeignies, Ladeuze, Huissignies, Beloeil, Stambruges, Granglise et Blaton. C'est donc le 24 juin 1877 que la gare d'Ormeignies est ouverte aux voyageurs et aux marchandises. Elle devient «halte» le 19 novembre 1886. Du 26 juillet 1880 au 15 mars 1887, elle abrite la poste et, à partir du 15 octobre de la même année, un bureau télégraphique est ouvert. Le bâtiment est situé sur la droite de la voie vers Blaton, à proximité du passage à niveau n°24 que le quai encadre de part et d'autre. Il est d'un style courant aux chemins de fer puisque réalisé selon des plans identiques pour nombre de haltes. Il est de style «Etat belge III» avec un corps de bâtiment central à quatre portes aux fenêtres droites, à étages et flanqué de part et d'autre d'une annexe. L'une sert aux services du chemin de fer avec un bureau pour le chef et son personnel et un magasin à marchandises, l'autre abrite une courette plus une buanderie avec un four à pain. La salle d'attente se trouve dans le bâtiment central dont la plus grande partie ainsi que l'étage est réservé au chef et à sa famille. Une cour à marchandises est accessible par recul en venant de Beloeil et elle ne comporte qu'une voie (supprimée en 1966). A proximité du passage à niveau côté Ath, une maisonnette de garde a été construite. Cet ensemble agrémenté de magnifiques parterres de rosiers et souligné par une superbe glycine fait l'admiration des voyageurs.

La voie ferrée Ath-Blaton allonge ses rails luisants entre deux talus d'herbes folles, les billes  de chemin de fer strient l'horizon à perte de vue. Régulièrement, des équipes d'ouvriers envahissent les voies pour la rectification des rails, le rechargement du ballast ou le nettoyage des végétations envahissantes. Le groupe est surveillé par deux collègues munis d'un drapeau rouge et d'une corne que l'on entend mugir à l'approche du convoi.  Les trains de marchandises s'annoncent par un roulement sourd venu des entrailles de la terre, les lourdes roues d'acier heurtent en passant les raccords des rails d'un martèlement régulier, les bennes pleines de minerai ou de charbon, les wagons plats chargés d'arbres dament le sol dans un vacarme infernal. Parmi la clientèle, on trouve la fonderie de Saint-Eloi (Jadot), la malterie franco-belge (de Beloeil), les sucreries de la Dendre et de Granglise, l'usine Bidaine (S.A. pigments et minéraux), la scierie Dantoing-Verbeck-Overlau-Vandenhaute, des négociants en grains, engrais, charbon...Les établissements Carpentier spécialisés dans la vente de mitrailles s'installent en gare de Stambruges. Outre l'expédition de mitrailles, ils reçoivent des produits réfractaires de l'usine Fouquemberg..

Les trains de voyageurs partis de Blaton vers Ath, roulent à vitesse régulière sauf à la montée de «l'Ambercamp» où la machine poussive réclame des moyens supplémentaires. Le chauffeur, un grand diable aux yeux cernés de poussière et au visage luisant de sueur s'active à coup de pelletées pour satisfaire la voracité de sa machine. Le convoi arrive en gare d'Ormeignies, tout empanaché de volutes de vapeur et de fumée, sifflant de toutes les soupapes dans l'éclat des bielles et pistons reluisants de graisse. Des chiffres peints en jaune et rouge sur les portières indiquent les trois classes de voyageurs. La première est peu occupée, en seconde, on trouve une clientèle en col blanc et cravate et en troisième les travailleurs semainiers ou journaliers. Aussitôt le passage à niveau neutralisé par le garde barrière Edouard Dubuisson qui au moyen d'une manivelle fait avancer deux longues barrières, le train stoppe dans un grincement assourdissant

Un personnage très imposant en costume sombre et coiffé d'un képi noir et rouge avec un liseré doré se tient sur le quai. C'est le jovial chef de gare Monsieur Decuyper, respecté de tous. Occupant la maison, il est le seul responsable du fonctionnement de ce point d'arrêt.

Puis vient Joseph Watteu, le guichetier et poinçonneur de tickets. Plus loin, le chef garde suivi d'un ouvrier poussant une charrette à bras se dirige vers le fourgon afin d'y déposer de nombreux colis. On aperçoit l'un des facteurs locaux portant le sac postal en échange du courrier destiné au bureau de M. Aquilma Bacq à la rue de l'épinette. A l'époque, ils sont trois : Constant Blanchart distribue le courrier au hameau du jardin, Emile Branteghem à Autreppe, Albert Vilet au centre du village, j'y ajouterai Joseph Blanchart le porteur de dépêches qui fut agréé à la S.N.C.B. ensuite. Après avoir vérifié la fermeture des portières le chef garde donne un coup de sifflet et remonte dans le train vers le terminus.

Cette photo qui date de 1910 représente le chef de gare et son personnel qui contemplent un colis cage tout à fait exceptionnel pour l’époque! Il renferme un perroquet multicolore envoyé de Ganda Sundi par un ami colonial. Après une traversée de 21 jours à partir de Boma (Congo Belge) sur un paquebot, il termina son périple en chemin de fer d’Anvers jusqu’à Ormeignies. Le bel oiseau surnommé « Coco » fut l’objet des soins attentifs de Mme Marie. Il répétait de mystérieuses expressions Belgo-Congolaise au grand ébahissement des curieux.

M. Decuyper fut très digne durant la guerre 14-18. Son épouse fut arrêtée et emprisonnée à Péruwelz par les Allemands, à la place de leur fils Paul. A sa retraite, il se retira au hameau de Bétissart. De 1919 à 1936, Alexandre Moureau exerça le métier de chef de gare secondé par Nestor  Declève signaleur aiguilleur et Joseph Watteu. A cette époque, la gare s’éclairait au moyen de quatre réverbères, l’éclairage public datant de 1921-1922. Excellent jardinier, il obtint de nombreux prix aux concours des « gares fleuries » et les félicitations de la S.N.C.B.Il fut vivement regretté par la population lorsqu’il prit sa retraite à Ottignies.

 

Son successeur fut M. Allart qui ne fit, malheureusement, qu’un bref passage de deux ans à Ormeignies pour cause d’ennuis de santé. Depuis 1938, Camille Foucart, machiniste au chemin de fer habite la maison avec sa famille. Son épouse est occupée au service colis et marchandises. Ils y vécurent la triste période de la guerre 1940-1945. A plusieurs reprises, les aiguillages furent détruits par la résistance, un conducteur de « micheline » fut tué à l’arrêt d’Ormeignies, les sacs postaux étaient régulièrement subtilisés par l’armée blanche. La Gestapo, alertée, menaça M. Foucart de déportation et d’arrêter 50 otages en signe de représailles alors qu’il ignorait tout de ces sabotages ! Au décès de Camille, ses enfants occupèrent la maison jusqu’en 1960. Petit à petit, la clientèle déserta les trains, la ligne fut ainsi fermée au trafic voyageurs le 3 juillet 1960. Elle fut mise hors service entre Ormeignies et Beloeil le 25 octobre 1960 et démontée en 1968. De la ligne 81, il ne reste que l'assiette et quelques ouvrages d'art. Par contre les bâtiments ont été rachetés par des particuliers qui les ont plus ou moins transformés : c'est le cas des gares de Grandglise, Stambruges, Beloeil, Huissignies et Ormeignies. En 1960, M. Camille Meurant Daumerie qui habitait une maisonnette de la ligne Ath Tournai sur le territoire de Chapelle à Wattines acheta la maison d’Ormeignies à la S.N.C.B. avant de la vendre à M. Raphaël Ghyselings et son épouse en 1968 qui en firent la belle demeure au centre d’un terrain verdoyant et fleuri que nous pouvons voir aujourd’hui.

 

Josée Herphelin.

Grâce aux renseignements communiqués par

MM. Moureau et Foucart, Mmes Daumerie, Dugaillez, Dubuisson et Fourdin.