Les Séjournet, seigneurs de Bétissart au XVème siècle

 

Dans notre article sur la charte-loi de Bétissart, nous citions Jean Séjournet. La connaissance que nous avons de cette famille, quoique superficielle, est intéressante à plus d'un titre. Un certain nombre de documents ont malheureusement disparus et nous devons aux travaux de F. HACHEZ (1), de L. VERRIEST (2), de M. VAN HAUDENARD (3) et J. DUGNOILLE (4) des renseignements particulièrement précieux.

La famille Séjournet est une noble famille médiévale qui remonte au moins au XlVème siècle. Le premier Séjournet connu est Jehan "l'aisné". Appelons le Jean I. C'est lui qui passe pour avoir cédé le terrain sur lequel on édifia, dès 1394, l'église Saint-Julien à Ath. Le " livre de raison " de la famille Séjournet, étudié par L. VERRIEST fait mention de ce fait : " Jean Séjournet, l'aisné, à son temps seigneur de Bettinsart, le premier fondateur de l'église MonSr Saint Julien scituée en la ville d'Ath quy se commencha au mois de may l'an de grâce mil trois cenz quatre-vingtz quatorze, termina de vie par mort l'an XIIII le XIIe de novembre ; et pour ce que ladicte église n'estoit point bénicte au jour de son trespas, il fut enterré en l'église du Viés-Ath, jusques à ce que ladicte église fut consacrée et dédiée, portant l'espace d'un an et cincque mois ou environ, que lors son corpsfut rapporté dudit Viés-Ath par le Clergé et aultres gens, tant dudit Ath que comme aussy de ses terres et seigneuries, et enterré au coeur d'icelle église, devant la trésorie, soubz ung marbre." (5)

Quand Jean I devint-il Seigneur de Bétissart ? La date avancée par F. HACHEZ, 1394, paraît peu probable. Le travail de critique historique réalisé par L. VERRIEST sur des textes détruits lors de l'incendie des Archives de Mons en 1940, nous porte à croire que Jean I ne fut Seigneur de Bétissart que les dernières années de sa vie. C'est également l'opinion de J. DUGNOILLE (6). La charte-loi qu'il a accordée à sa seigneurie date du 25 novembre 1411 (7). Il est décédé le 12 novembre 1414. Jean I Séjournet possédait peut-être déjà les seigneuries de Canteraine et de Hembise à Mainvault, qui appartiendront formellement plus tard au patrimoine familial. Lieutenant du châtelain, échevin, il doit sans doute sa fortune à l'exploitatioin d'un moulin et d'une carrière de pierre. De Marguerite de la Rosière, son épouse, il eut huit enfants dont cinq auront une descendance. Parmi eux, Jean II, seigneur de Bétissart de 1414 à c. 1483.

Jean II Séjournet eut, avec Marguerite Parti quinze enfants dont dix moururent jeunes. Nous pensons qu'il est utile d'en dresser la liste

- Jean (Bétissart, 27/04/1418) vécut 3 mois.

- Jean (5/6/1419) vécut 3 mois.

- Marguerite (Ath, 22/6/1420) vécut 6 mois.

- Jacques (Ath, 27/6/1421 - 25/12/1487)

- Jean (Ath, 16/8/1422) vécut 3 ans.

- Joachim (Ath, 26/9/1423) vécut 3 ans.

- Estienne (Ath, 17/l/1425 - ?/8/1462)

- Marguerite (Bétissart, mai 1426) vécut 9 mois.

- Jean (Bétissart, 8/3/1428) vécut 2 mois.

- Jehenne (Bétissart, 26/10/1429 - ?/9/1439)

- Jaspart (Bétissart, 13/l/1431) eut plusieurs enfants de Jenne Carlier

- Marguerite (Bétissart, 19/2/1432 - 1439)

- Catherine (Bétissart, 14/8/1433) fut religieuse à l'abbaye de Fontenelle

- Isabelle (Bétissart, 12/12/1434 - Condé, août 1473) se maria avec Jean de la Hamaide

- Jean (Bétissart, 14/l/1437) vécut 3 mois.

Marguerite Parti a donc eu 15 enfants en un peu moins de 19 ans, ce qui nous fait une moyenne hallucinante d'un enfant tous les 15 mois. Plus hallucinante encore la mortalité infantile : 8 enfants meurent avant leur premier anniversaire. Trois seulement auront une descendance. Parmi eux, Jacques Séjournet (il vivra 66 ans !) et son épouse Isabelle Saumon eurent 16 enfants en 23 ans . C'est l'un d'eux, Joachim (qui en aura lui aussi 16 !) qui vendra la seigneurie de Bétissart à la famille Lhermitte.

Chacun d'eux voit mourir une dizaine de leurs enfants en bas-âge. Comme le soulignait Léo VERRIEST : " Constatation effarante, alors qu'il s'agit de famille ayant vécu dans l'aisance. "

Au XVème siècle, la plupart des membres de la famille sont inhumés dans l'église d'Ormeignies qui était l'église paroissiale dont dépendait la seigneurie de Bétissart.

En parcourant le Livre de raison, notre attention fut attirée par deux mentions concernant des enfants de Jacques Séjournet :

"Le VIIe fut né à Bettinsart le XVIe novembre l'an LIII ; eut nom Isabeau Vescu VIII jours et gist à Ormeignies, devant St. Ursmer.

Le VIIIe fut né à Bettinsart le Ile de may an LV ; eut à nom Jacques, Trespassa à la St. Andrieu l'an LVII, enterré à Ormeignies devant St. Ursmer, assez près de Nostre-Dame. "(8)

A notre connaissance, nous sommes ici en présence de la première mention d' " images " de Saint Ursmer et de Notre-Dame dans l'église. Nous pensons qu'il s'agit de celles que l'on peut y admirer aujourd'hui encore et qui sont respectivement datées du début et de la fin du XVème siècle.

Isabeau meurt en 1453 et Jacques en 1455. Il semblerait que ce soit Joachim Séjournet, leur frère, qui ait rédigé cette partie du Livre de raison (9). Joachim est mort le 24 mai 1527.

S'il est certain que ces statues étaient en place en 1527, il nous paraît plausible qu'elles l'étaient déjà depuis le milieu du XVème siècle.

Joachim nous laisse également la plus ancienne description de Bétissart. Il déclare tenir de Guillaume de Croy, seigneur de Chièvres :  "ung fief liege, nommé la terre et seigneurie de Bétissart, se comprenant en une maison, motte, édifice, grange, estable, bassecourt encloze de fosséz, en cens, en rentes d'argent, d'avoine, de chappons, en dépouilles ... de bled, en terres ahanables, préz, bos, yauwes, pastures, gardin, en droits de terraiges courant sur plusieurs héritages ;... en droit de meilleur catel, et en toutte justice et seigneurie haulte, moyenne et basse... "(10) Rappelons que Bétissart possédait aussi huit arrières-fiefs.

C'est tout cela que, selon F. HACHEZ, Joachim vend aux Lhermitte en 1504. Pourquoi ? On l'ignore. Joachim possédait des biens à Ath où il fut échevin dès 1480. Avait-il déjà abandonné sa terre de Bétissart ?

Le dernier enfant qui y est né est Jacques, en 1484. Les suivants (dès 1487) naissent à Ath. Ils sont enterrés, comme Joachim, dans l'église Saint-Julien.

Durant le XVème siècle, la famille Séjournet a marqué la vie de la seigneurie de Bétissart. Elle donna aussi à la ville d'Ath des mayeurs, des échevins, des massards, des receveurs de la maletote et des assennes, un munitionnaire, un directeur de l'hôpital de la Madeleine. Certains de ces membres portèrent le titre d'écuyer et assumèrent une fonction militaire, participant à différentes batailles. Propriétaires de seigneuries et de rentes à Ath et dans les localités voisines (Blicquy, Ormeignies, Chièvres, Maffle, Mainvault, Ogy .... ), ils assurèrent souvent la gestion des biens de la noblesse régionale. Ils exercèrent des professions lucratives (marchands drapiers, brasseurs, ...) Dans leurs alliances, on voit apparaître presque toutes les familles notables d'Ath et mêmes nobles. Certains furent, selon l'usage, ecclésiastiques : deux d'entre eux devinrent abbés de Cambron et de Saint-Adrien de Grammont (4).

Depuis le XIVème siècle, la famille Séjournet a tenu une place importante dans l'histoire du pays d'Ath. Même si de nombreux faits restent à jamais cachés sur son passage à Ormeignies, nous espérons avoir mis en évidence quelques moments de la vie de notre village, il y a cinq cents ans.

Daniel Leclercq

 

NOTES

1. F. HACHEZ, Séjours de Jehan Lhermite à Mons et au château de Bétissart, à Ormeignies en 1586 et 1602, dans Annales du Cercle archéologique de Mons, t. XXIV, 1895, pp. 113 à 139

2. L. VERRIEST, Un "Livre de Raison" des Séjournet, notable lignée féodale du pays d’Ath, dans Bulletin du cercle archéologique de Soignies, t. 9, 1943, pp. 151 à 200

3. M. VAN HAUDENARD, Chartes-lois accordées aux échevinages soumis au chef-lieu de Mons en Hainaut (1396-1445), dans Bulletin de la commission royale d'histoire, CVIII, 1943, pp. 61 et suiv.

4. J. DUGNOILLE, Une vieille famille athoise : les Séjournet dans L'Echo de la Dendre, 22/05/1976, à propos de l'ouvrage confidentiel de E. FORGEUR, Généalogie de la famille de Séjournet de Rameignies, Liège, chez l'auteur, 1976.

5. L. VERRIEST, Un "livre de raison".... pp. 184-185

6. J. DUGNOILLE, Une vieille famille athoise... et La construction de l'église Saint-Julien d’Ath, particulièrement en 1409, dans Annales du cercle royal d’histoire et d’archéologie d’Ath et de la région et musée athois, Tome LIV, 1994-1995 , Ath 1995 , p. 73 à 156

7. M. VAN HAUDENARD, Chartes-lois ..., p. 87.

8. L. VERRIEST, Un "livre de raison"..., pp. 188-189

9. Ibidem, p. 157

10. Ibidem, p. 180