Edouard de Rouillé

et les élections de 1892

 

Le 14 juin 1892, Edouard de Rouillé est élu Député à la Chambre des Représentants. Il a 27 ans et est le plus jeune de l'assemblée. Cet événement ne présenterait qu'un intérêt tout local sans son contexte historique et politique.

Les élections de 1892

Sous le règne de Léopold II, catholiques et libéraux gouvernent successivement la Belgique. Battus aux élections de 1870, les libéraux désunis doivent abandonner le pouvoir aux catholiques qui le gardent pendant 8 ans, sous la conduite de Malou ; de 1878 à 1884, Frère-Orban reconstitue un grand ministère libéral, auquel fait suite, de 1884 à 1904 un grand ministère catholique, que Beernaert dirige pendant 10 ans.

Au cours de cette période, les partis engagent à la Chambre des discussions autour de cinq grands problèmes : scolaire, social, électoral, linguistique et militaire.

C'est le problème électoral qui retient notre attention aujourd'hui.

Dès le début du règne de Léopold II, la notion de suffrage universel fait son chemin. Il s'agit d'accorder le droit de vote, non plus aux propriétaires seuls mais à tous les citoyens. Le libéral (la " gauche " de l’époque !) Frère-Orban ne l’entend pas de cette oreille, il ne voulait pas " constituer en arbitre des destinées du pays, en maîtres souverains des administrations communales, les manouvriers et les valets de fermes ".

De jeunes libéraux, sous la conduite de Paul Janson, luttent pour l’extension du droit de vote aux " capacitaires ". Le " savoir lire et écrire " valait bien la richesse.

A partir de 1885, les socialistes épaulent les libéraux progressistes dans leurs revendications. La question du suffrage universel devient le leitmotiv de leurs programme politique.

Les élections de 1890 renforcent la majorité ministérielle. A ce moment, sur une population de plus ou moins 6 millions d’habitants, il n’y a que134 000 électeurs en Belgique !

Des troubles sociaux graves, des émeutes, des grèves viennent à bout de la résistance du Parlement, soucieux pourtant de conserver ses privilèges.

En 1892, le Parlement est dissous et de nouvelles élections désigneront les membres d’une assemblée Constituante. Il est certain que le parti catholique, dont l’attitude conservatrice avait rassuré la bourgeoisie, y obtiendrait la majorité simple, mais non celle des deux tiers nécessaire à la révision de la Constitution. Il faudra donc compter avec des alliances.

C’est le 18 avril 1893 que le principe du suffrage universel est inscrit dans la Constitution. Tous les hommes âgés de 25 ans disposent d’une voix. On peut cumuler jusqu’à trois voix si l’on est père de famille, propriétaire, contribuable, possesseur d’un certificat d’enseignement moyen,…

La Belgique compte alors 1 370 687 électeurs (soit dix fois plus qu’auparavant) disposant au total de 2 111 217 voix.

Rappelons qu’il faudra attendre la fin de la deuxième guerre mondiale pour que le suffrage universel (y compris celui des femmes) soit effectif dans notre pays.

 

La situation dans l’arrondissement d’Ath

Au Sénat : d’Oultremont (catholique) et Jouret (libéral)

A la Chambre : de Rouillé et de Moor (catholiques)

De Kerkhove et Durieu (libéraux).

En avril 1892, l’assemblée pleinière de l’Association Conservatrice d’Ath désigne ses trois candidats dont le comte Edouard de Rouillé.Celui-ci se présentera pour la première fois au suffrage des électeurs. Il a 27 ans.

Sa jeunesse, si elle séduit particulièrement ses partisans est un motif de moquerie pour ses adversaires :

" Qu’est-ce que le Comte de Rouillé ?

Qu’a-t-il fait ? Rien

Quels sont ses titres ? 0

Il a usé quelques culottes sur les bancs de l’Université mais JAMAIS il n’est parvenu à décrocher (et cela lui était si facile à LOUVAIN !) l’ombre d’un diplôme !

Il n’a jamais rempli aucune fonction publique, et il veut d’emblée, cet aiglon d’Ormeignies, occuper un siège à la Chambre ! C’est trop de prétention, n’est-il pas vrai ? "

 

Les résultats du scrutin

Voici les résultats pour l’arrondissement d’Ath

Sénat

Jouret :868

d’Oultremont (s) : 915

Chambre

De Kerkhove (s) : 926

Durieu (s) : 878

De Moor :858

De Rouillé : 907

M. Durieu, bourgmestre de Beloeil sortant est remplacé par le comte de Rouillé.

La presse catholique de l’époque crie victoire, dans un style caractéristique, dont nous sommes bien éloignés de nos jours :

" Nos amis remportent une magnifique victoire. Le jeune et vaillant Comte de Rouillé remplace Durieu, le néfaste bourgmestre de Beloeil.

Honneur au corps électoral de l’arrondissement d’Ath. Vive Beloeil !

[…]

Victoire !

L’une des citadelle les plus formidables du libéralisme vient de recevoir une de ces secousses dont on ne se relève pas.

Notre bien aimé sénateur, M. le Comte d’Oultremont, est réélu.

Et le sympathique jeune Comte Edouard de Rouillé, que tout le monde aime pour sa bonté et son énergie, et pour son inaltérable affabilité, fait mordre la poussière au fameux M. Durieu, bourgmestre de Beloeil.

M. de Kerkhove lui-même n’échappe que par la tangente à la débâcle complète.

Ce sera pour la prochaine fois.

Victoire !

Vive le comte d’Oultremont !

Vive le comte de Rouillé ! ".

Faut-il préciser que la presse libérale est loin d’un tel dithyrambe ?

Premières séances à la Chambre

L'ouverture de la Chambre a lieu le 12 juillet 1842. Conformément à la coutume, le doyen de l'assemblée la préside et les deux plus jeunes, dont Edouard de Rouillé, en assurent le secrétariat provisoire.

Le journal l'Economie de Tournai, de tendance libérale, en profite pour railler le jeune député :

" Quel âge peut donc avoir M. de Rouillé, le nouveau député d’Ath ? A-t-on vérifié son extrait de naissance ? Quand, le 12 courant, il s’est présenté au Palais de la Nation, deux huissiers se sont empressés de lui barrer la porte de la salle des séances, le prenant pour un jeune universitaire de première année, à la recherche de l’auteur de ses jours, député à la Chambre. Il a dû faire appeler l’un de ses amis de la droite pour pénétrer dans l’enceinte sacrée. Non, ce qu’il a l’aspect jeunet et enfantin, c’est inouï ! Dans les tribunes, on l’a baptisé sans tarder, on l’appelle irrévérencieusement " le gosse ". Et quand, remplissant les fonctions de secrétaire provisoire, il prend la parole pour un vote nominal, des voix en sourdine murmurent : " Que veut-il ? un biberon ? ".

Sa jeunesse ne le gêne pas : il est à la Chambre comme chez lui, absolument comme s’il avait été élu député à l’âge précoce de six mois. Il s’est fait présenter à MM. Bara et frère-Orban , il donne le bras à M. Woeste. Il tutoie M. Beernaert, et au bureau, il s’est distingué par quelques bons avis glissés dans l’oreille de M. Berten, un jeune homme de quatre-vingt ans quelque peu inexpérimenté et qu’il était nécessaire de remettre sur la bonne voie parlementaire.

M. de Rouillé ira très loin si les électeurs d’Ath ont la bonhomie de renouveler son mandat aux élections prochaines.

Le clérical député d’Ath n’a pas été le seul à se faire présenter M. Bara : presque tous les nouveaux représentants de la droite ont tenu à venir le saluer, présentés les uns par M ; de Jonghe d’Ardoye, les autres par M. Piteurs-Hirgaerts. "

Réponse de l’Indicateur :

" Et voilà ! après cela, M. de Rouillé n’a qu’à bien se tenir, c’est un homme à la mer parce qu’il a plu à l’Economie de lui décocher quelques unes des intelligentes gauloiseries dont ce journal possède le vocabulaire secret.

Seulement…, qu’on nous permette de le dire : le nouveau député d’Ath, quoique jeune, est doué d’une dose de bon sens que bien des vieux libéraux lui envient. Il est intelligent, actif, très serviable, il est de plus doué d’une dose d’énergie à toute épreuve que son honorable adversaire, M. Durieu, n’a jamais connue.

Et c’est là ce qui fait la rage et ce qui provoque les sarcasmes de l’Economie et de certains libéraux (pas tous) du canton de Quevaucamps et de l’arrondissement d’Ath.

Mais notre jeune comte s’inquiète fort peu de toutes ces balivernes qui ne vont pas à la hauteur de son dédain. Il se propose de travailler de façon à prouver à ses adversaires que, s’il est le plus jeune député de la Chambre, il en est aussi le plus actif et le plus aimé. "

Comme son illustre grand-père (homonyme), Edouard de Rouillé, exerce donc la fonction de Député à la Chambre des Représentants, mais sa carrière politique ne sera pas égale à celle de son aïeul. Nous aurons l’occasion d’y revenir dans un prochain Bulletin de liaison. Comme on dit dans ces cas-là : ceci est une autre histoire…

Daniel Leclercq

Bibliographie