ANGELIQUE, CHATELAINE D’ORMEIGNIES

 

Une Sévigné du Pays d’Ath

 

Elle s’appelait Angélique et avait tout d’un ange. Fille du châtelain d’Ath Pollart d’Hérimez, elle devint comtesse de Rouillé, en résidence au vieux château d’Ormeignies. Cela se passait au XVIIIe siècle.

Quand j'ai découvert sa silhouette fascinante dans le beau livre d'amoureux que lui a consacré Armand Louant, l’archiviste de Mons, une chose m'a frappé : c'est, à un siècle de distance, sa communauté de destin avec l'épistolière-type de nos livres d'école : Madame de Sévigné. Quant au talent aussi, la ressemblance est grande : même curiosité, même lucidité, mêmes soins d'écriture, avec un peu moins de pétulance chez Angélique qui, en cela, était bien de chez nous.

Également polies, avenantes et bien faites, elles avaient reçu toutes deux une excellente éducation. Celle d'Angélique se passa au Monastère de Berlaymont, rue de la Loi à Bruxelles, à l'emplacement actuel du Marché Commun. Etant donné la compagnie, on en sortait avec un sens parfait des belles manières, des toilettes sensationnelles et des relations mondaines. Angélique y céda, aussi, bien entendu, et rêva bientôt d'un beau mariage qui l'introduirait « dans le monde » en suivant la filière des capitales d'alors : Mons, Bruxelles, Vienne, et enfin Paris, la ville des villes et sans rivales.

Les prétendants du coin, nombreux, sérieux et empressés, furent systématiquement éconduits au profit d'un bel officier français déjà quadragénaire, le comte Louis de Rouillé, originaire de Touraine, maître de camp des armées, du Roy, chevalier de Saint-Louis et au demeurant le plus galant homme du monde, du moins en apparence. Ils s'étaient rencontrés à la Loge de Mons, qui était avec l'hôtel de Ligne un des rendez-vous ordinaires de la bonne société du temps, un temps où la Maçonnerie, chez nous, faisait toujours bon ménage avec l'Église. D'ailleurs, Angélique, bonne catholique et malgré ses déboires ne regretta jamais cette première folie, et dans sa vieillesse au plus fort de la déception, elle avait encore le courage d'écrire à ses filles : «Rien ne passe un mari français ! ».

 

Une veuve imaginaire et bientôt résignée.

 

Comme celui de Madame de Sévigné, le grand modèle, ce mariage devait tourner mal. Manifestement, l'aimable comte traita la jeune comtesse, un instant grisée, beaucoup plus en maîtresse de passage qu'en épouse, bien décidé au surplus, à ne pas s'en tenir là. Parisien, salonnard, coureur de jupons et toujours criblé de dettes connues ou cachées, il ne se sentait vrai­ment aucun goût pour la vie rustique et sommaire des nobliaux du pays d'Ath. Surtout à l'ombre redoutable du père Pollart, qui, en homme sérieux n'avait jamais vraiment admis ce gendre d'opérette, et ne se gênait pas pour lui dire tout haut ce qu'il pensait de ses agissements !

Le résultat c'est que notre beau tourangeau trouva bientôt tous les prétextes qu'il fallait pour regagner Paris. Cependant que sa jeune épouse, plus réaliste comme les filles d'ici, et après quelques essais pénibles de vie commune, décidait de regagner son village pour y vivre en «veuve imaginaire» comme Madame de Sévigné aux Rochers. D'autant plus qu'au cours de leur courte vie conjugale, elle avait contracté lourde charge de famille, plus facile à honorer, d'après elle, sur les plantureuses terres d'Ormeignies, que dans les petites ruelles de Paris. En tout : six enfants, dont trois filles : « les trois Grâces, restées célibataires et trois fils qui firent carrière dans les armées de l'Empire, dont l'un en Russie, l'autre en Espagne, mais sans enthousiasme particulier» comme d'anciens légitimistes mal convertis. En somme .une lourde responsabilité dont le volage tourangeau s'accommodait assez mal n'hésitant pas à la reprocher à sa femme avec une belle muflerie de libertin : «Vous êtes trop féconde, ma chère amie ; en vous tout est phosphore et prend feu au premier contact !». Mais laissons là ce personnage sans intérêt, qui acheva à Paris dans la solitude et les dettes une vie sans gloire, pour y mourir en 1814, en pleine invasion.

 

Angélique, témoin de son temps.

Angélique lui survécut un quart de siècle, paisiblement installée avec ses trois filles en son «castel » d'Ormeignies, comme elle disait, tenant table ouverte malgré la modestie de ses revenus, lisant force livres et journaux, et conservant toujours un sens aigu des relations humaines, même à l'âge où la plupart de ses sueurs, sans avoir connu ce qu'elle a subi, se réfugient trop volontiers dans l'agoraphobie. Par ses talents d'hôtesse, sa générosité, et par le fait d'une «écrimanie» ainsi qu'elle, disait et qui la ramenait tous les soirs à son écritoire dé la tour, elle est pour nous, un des témoins des mieux ,renseignés et des plus lucides de son temps, à partir d'ici, bien entendu !

Et quel temps fut jamais si fertile en événements ! Au début, jeune mariée au départ du pauvre Pays d'Ath, qui se remettait avec peine des plaies du siège de 1745, elle a même connu Versailles, alors dans sa splendeur. Et dans ses vieux jours, elle eut la joie de voir déguerpir en 1830, les «occupants» hollandais, qu'elle détestait, acceptant sans plaisir la nouvelle dynastie des Cobourg, étant donné qu'en tant que francophile, elle avait. pris parti pour le duc de Nemours.

Mère de famille modèle et attentive, Angélique avait coutume de conserver les lettres, les classant soigneusement avec les minutes des réponses. C'est ce trésor que ses héritiers, de la Barre d'Erqueline, remirent aux Archives de Mons en 1961. En attendant le florilège qu'il nous doit, Armand Louant en a tiré une magistrale étude que tous les curieux du Pays d'Ath devraient connaître et surtout faire connaître à la jeunesse, s'ils s'occupent d'éducation.

 

La vie à Ormeignies au XVIIIe siècle.

 

Pour les détails, je vous renvoie à l’œuvre de Louant, car ils y foisonnent, éclairés par l'intelligence et la grâce de la narratrice. C'est d'abord la vie simple et bucolique du château, avec ses servantes amoureuses, ses fermiers contestataires et ses gardes-chasse dévoués. Et au hasard des rencontres, une série de réflexions sur les questions du moment : la vie de famille, l'éducation des filles, la guerre et la paix, les jeux de la politique et les prétentions du clergé revenu en force après le

Concordat. Et la Révolution surtout, qui avait forcé la famille à émigrer à Hambourg, évacuation au cours de laquelle le père Pollart avait perdu la cassette de son Office. Heureusement que, comme celle de 1940, elle ne dura pas trop !

Sur ce fond de décor champêtre qui tient plus du mélo que de l’opérette à éclats, on voit passer quelques personnages épisodiques qui laissent derrière eux des souvenirs piquants et hauts en couleurs. Le principal est évidemment le prince Charles Joseph de Ligne, que l'on va visiter en son beau parc de Beloeil, ou à son domaine de Baudour où il avait installé sa petite cour autour de sa maîtresse, Angélique d'Hannetaire, prima donna de la Monnaie. Parfois c'était un hôte plus inattendu encore, comme le fameux Prince (?) d'Albany, coqueluche des châteaux, brillant de propos et étincelant de titres et de relations comme tous les faussaires. Finalement démasqué, il devait d'ailleurs finir assez mal. En plus, toute une volée de gentilshommes et gentes dames, férus de caquetages et de jeux divers, dont l'abbé Rose un fin, gourmet qui fit longtemps les beaux soirs d'Ormeignies. Et même un peu plus tard, venant de Blicquy, la fameuse Henriette d'Oultremont qui consola le roi Guillaume de ses déboires belges, et lui tourna si bien la tête que devenu veuf, il finit par l'épouser malgré l'opposition des hollandais. Soit une première Affaire royale à l'envers et qui préfigure singulièrement la nôtre :  Histoire à raconter !

Malheur aux vieilles pierres

 

Mais il faut nous limiter, et par Dieu, n'insistez pas trop, car la suite est peut-être le plus pénible. « Que reste-t-il de tout cela à Ormeignies ? me demanderez-vous.

- «Rien ou presque rien, à la mode du Pays d'Ath, pays d'iconoclastes. »

D'abord au cimetière, dans le caveau de famille abandonné, la tombe d'Angélique sur laquelle veille le bon curé Réveillon. Et le vieux château, et surtout la chambre de la tour où elle veillait jusqu'aux petites heures, à écrire ces lettres dont nous nous régalons et qui se comptent par milliers ? Cependant que les paysans, en revenant de «l'écrienne», au vu des lueurs sur les vitres, s'interrogeaient sur les singulières veillées de Madame la Comtesse. De tout cela, hélas ! il ne reste plus rien, rasé avec le vieux château en 1937. Et en toute allégresse de démolition, à la mode d'ici !

Personnellement, je garde de l'affaire un souvenir funeste. Tôt averti des intentions du nouvel acquéreur, originaire du lieu, j'y courus plusieurs fois avec deux amis du Cercle archéologique, René Sansen et Lucien Fourmarier, insistant. pour qu'au moins on ne touchât pas à la tour; vieux décor de la place qu'il pouvait très bien conserver à côté de la bicoque « moderne» qu'il se proposait de construire. Hélas ! Tous les arguments y passèrent, mais en vain. A chacune de nos raisons, il répondait de sa voix de crécelle : « C'est mon bien, Monsieur, j'en fais ce que je veux ! ». C'était à la fois pénible, grinçant et pathétique comme du Molière en plein air, devant ce vieux crétin à sous qui ne méritait que des coups de bâton.

Hélas ! le mal est fait et rien ne nous rendra la vieille tour avec le souvenir d'Angélique ! Laquelle, au milieu de ses déceptions avait encore le courage d'écrire : «De toutes les formes de bonté, le pardon est certainement la plus belle et surtout la plus noble ». Conseil à toujours se redire, surtout en un pays de Maugré comme celui-ci, au village comme en ville !

Ce 5 août 1978.    

Marion COULON (Avec l’autorisation de la famille. Tous droits réservés)